Le Challenger Abyss, point le plus profond mesuré dans la fosse des Mariannes, descend à près de onze kilomètres sous la surface du Pacifique. À cette profondeur, la pression atteint plus de mille atmosphères, la température avoisine le zéro, et la lumière solaire n’a jamais pénétré. Ce milieu, longtemps considéré comme vierge de toute influence humaine, accumule aujourd’hui des traces mesurables de pollution d’origine anthropique, des microplastiques aux polluants organiques persistants.
Zone hadale et Challenger Abyss : ce que désigne réellement la fosse des Mariannes
La zone hadale correspond aux profondeurs comprises entre six et onze kilomètres. Le terme vient d’Hadès, dieu grec des enfers. La fosse des Mariannes, dans le Pacifique ouest, en est l’exemple le plus connu, et le Challenger Abyss en constitue le plancher.
Cette zone ne fonctionne pas comme un fond marin classique. Les sédiments y arrivent par gravité depuis les couches supérieures, transportant avec eux tout ce qui flotte ou se décompose dans la colonne d’eau. Ce mécanisme de « puits sédimentaire » explique pourquoi des contaminants produits en surface finissent piégés dans les tranchées les plus profondes de la planète.
Les organismes hadaux (amphipodes, holothuries, bactéries extrêmophiles) vivent dans un écosystème encore très mal cartographié. Leur exposition aux polluants pose un problème spécifique : ces espèces, adaptées à des conditions extrêmes, n’ont aucune capacité de migration vers des zones moins contaminées.

Polluants détectés dans les grandes fosses océaniques : microplastiques et composés persistants
Des prélèvements réalisés dans la fosse des Mariannes ont révélé la présence de microplastiques dans les sédiments hadaux. Ces fragments, issus de la dégradation de déchets plastiques de surface, descendent via les courants verticaux et l’agrégation à des particules organiques.
Les polluants organiques persistants (POP), comme les PCB et les PBDE, ont également été identifiés dans les tissus d’amphipodes collectés à grande profondeur. Ces composés, interdits depuis des décennies dans la plupart des pays, persistent dans l’environnement marin et se bioaccumulent le long des chaînes alimentaires, y compris dans les zones les plus reculées.
Le constat est direct : aucune profondeur océanique n’échappe à la contamination chimique globale. La fosse des Mariannes et le Challenger Abyss ne sont pas des sanctuaires préservés par leur inaccessibilité.
Exploitation minière des grands fonds marins : un risque supplémentaire pour les plaines abyssales
Au-delà de la pollution existante, un nouveau facteur de pression se dessine : l’exploitation minière des fonds marins. L’Autorité internationale des fonds marins (ISA), organe des Nations unies chargé de réguler ces activités, négocie un code minier depuis plus d’une décennie, sans parvenir à un texte finalisé.
Lors de sa session de juillet 2026, le Conseil de l’ISA n’a pas adopté de réglementation contraignante. Les points de blocage restent nombreux :
- Les seuils environnementaux acceptables (toxicité, turbidité, bruit, lumière) ne font pas consensus entre les États membres
- Les mécanismes de contrôle et d’inspection en haute mer n’ont pas de cadre opérationnel défini
- La responsabilité en cas de dommages environnementaux reste juridiquement floue, tout comme les règles de partage des bénéfices tirés des ressources extraites
Pendant ce blocage réglementaire, des acteurs privés avancent. Le Conseil a prolongé en juillet 2026 un contrat d’exploration détenu par une filiale de The Metals Company (TMC), lui permettant de conserver des droits exclusifs sur des blocs du Pacifique. TMC poursuit en parallèle des démarches auprès d’autorités américaines pour les mêmes zones.
Cette situation crée un décalage entre l’absence de règles multilatérales et l’accélération des projets privés. Les plaines abyssales et les fosses hadales, dont le Challenger Abyss, sont directement concernées par ces activités d’exploration, même si l’extraction commerciale n’a pas encore débuté.

Baromètre Starfish 2026 : les indicateurs globaux de dégradation océanique
Le baromètre Starfish, lancé en 2025 lors de la Conférence des Nations unies sur l’Océan (UNOC-3) à Nice, publie chaque année le 8 juin une synthèse de l’état de santé de l’océan mondial. Sa deuxième édition, parue en juin 2026, rassemble les travaux de 29 auteurs issus de 14 pays.
Les constats de cette édition confirment une accélération des dégradations :
- La température océanique continue d’augmenter, avec des conséquences directes sur le blanchissement corallien et la redistribution des espèces marines
- Le nombre d’espèces marines menacées d’extinction atteint 1 685 selon les données compilées par le rapport
- Les coûts économiques liés aux dérèglements océaniques (assurances maritimes, pertes de pêche, dommages côtiers) augmentent sensiblement
Le baromètre Starfish ne traite pas spécifiquement des fosses hadales, mais ses indicateurs globaux, réchauffement, perte de biodiversité, pollution chimique, illustrent des pressions qui se propagent de la surface vers les profondeurs abyssales par les mêmes mécanismes physiques et biologiques.
Protéger le Challenger Abyss : les obstacles concrets en 2026
La protection des zones hadales se heurte à un problème structurel : elles se situent majoritairement en haute mer, hors de toute juridiction nationale. Le Traité mondial sur la haute mer, qui crée un cadre pour la désignation d’aires marines protégées en eaux internationales, n’est pas encore pleinement opérationnel.
La première COP Océans, prévue au siège de l’ONU à New York, devrait poser les bases d’un plan d’action. Les appels à un moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds se multiplient, portés par des organisations comme Greenpeace et la Deep Sea Conservation Coalition, mais aucun moratoire juridiquement contraignant n’a été adopté à ce jour.
Le Challenger Abyss concentre ainsi deux types de menaces : la pollution diffuse qui descend depuis la surface (plastiques, POP, métaux lourds) et la perspective d’une perturbation physique directe liée à l’exploration et, potentiellement, à l’exploitation minière. Ces deux pressions s’exercent sur un écosystème dont la résilience reste largement inconnue, faute de données suffisantes sur la biologie hadale.
L’état des lieux en 2026 tient en un paradoxe opérationnel : la communauté scientifique documente une contamination croissante des plus grandes profondeurs, tandis que le cadre réglementaire censé les protéger reste en construction. Les prochaines sessions de l’ISA et la COP Océans détermineront si les fosses hadales bénéficieront d’un statut de protection avant que des activités industrielles ne s’y déploient.

